samedi 11 mai 2013

"Mai 68 de droite" et autres fantaisies

Il paraît que la France est au bord de l'insurrection.
Que le bas peuple n'en peut plus de l'atroce et injuste férule d'une dictature soviétoïde déjà à bout de souffle et que des quatre coins de l’hexagone on assiste à une levée en masse de citoyens exsangues et courroucés, prêts à marcher sur la capitale afin de déposer l'odieux despote et ses sbires félons à la patrie en danger. Un souffle, un élan, une vague de fond menace d'emporter tout afin que naisse un ordre nouveau une nouvelle société libre et pouvant enfin humer l'air frais et revigorant, dissipant les miasmes de 40 années de..

Hum.
Attendez.

Là, je reviens du centre-ville, et pour le moment du moins, je n'y ait vu traces de barricades.
Sans doute je vis en province et on sait qu'aux yeux des gens de Paris nous sommes à peine civilisés et avons récemment découvert l'eau chaude et les sanitaires en faïence, il n'empêche : si le "pays réel  était à ce point en fusion, on pourrait remarquer quelques indices, une certaine tension, un rien plus de policiers déployés, des attroupements suspects et chuchotants se fondants dans les ombres des rues...ce genre de choses, en somme.
J'ai acheté une chocolatine, sinon.

Ce contraste entre une droite qui hulule ses fantasmes d'un "Mai 68 de droite" et la simple réalité observable n'en est que plus risible. Tout ça parce que l'UMP et une partie de l'extrême-droite découvrent les joies un peu âpres d'avoir mal aux pieds après les manifs et de recevoir des lacrymos dans la face, et ça y est ils pensent qu'ils sont l'avant-garde éclairée en chemise Façonnable. Penser qu'en ce moment Jean-Eudes et Marie-Solange délaissent leurs master de Droit des affaires pour faire les clowns en t-shirts roses en ayant perdu tout sens du ridicule pour se proclamer "résistants" faisait rire au début et à présent fait à peine hausser un sourcil.

Se moquer est méchant, un peu gratuit, et fait du bien. Mais on peut faire mieux c'est à dire pire : démonter cette fantaisie d'une révolte dextriste par de simples données concrètes, car comme disait l'autre : les faits sont têtus, et de glapissements de caniches surexcités on a jamais fait un seul rugissement de lion.

Faisons simple : si mai 68 a eu l'énorme impact qu'il a connu au point de faire plier un gouvernement pour l'essentiel composés d'hommes ayant connu la Seconde guerre mondiale -  et pour beaucoup d'entre eux la véritable "Résistance" avec les dangers physiques concrets qu'ils y risquaient -, ce n'est pas seulement, bien loin de là, parce que des cohortes de chevelus foutaient le bordel dans le Quartier Latin. Et pour le meilleur et pour le pire, c'est l'image d'Epinal qu'on garde encore de ses moments : barricades, charges de CRS, Sorbonne occupée, AG fiévreuses, jeunesse enthousiaste et désirs palpables de changer de monde, et de changer LE monde, rien moins...

Ce qui avait tout de même de la gueule il faut en convenir. Et ici nulle ironie : celui qui écrit ces lignes aurait adoré "y être", évidemment.
Ensuite, l'affection n'empêche pas la prise de recul.

Il n'est pas anodin que les images qui surgissent quand on évoque mai 68 soit celles d'étudiants gauchistes remontés comme des coucous, et curieusement pas du tout de solides gaillards et de fières prolotes en bleu de travail. Car oui, au fait : mai 68 c'est "aussi", voire sans doute D'ABORD la plus grande grève générale que ce pays ait connu. 10 millions de travailleurs en grève et je vous demande, s'il vous plaît, de repenser à ce chiffre : 10 millions. Sur 15 millions de salariés, à une époque où la France comptait 49,7 millions d'individus...
Même aujourd'hui, ces chiffres font rêver, n'est-ce pas ?

Voilà assurément qui a vite conduit le gouvernement d'alors à ouvrir des négociations d'urgence pour calmer le jeu, bien aidé en cela par la CGT et le PCF d'alors qui commençaient à se sentir comme légèrement débordés par la tournure des événements  mais c'est un autre débat.
Partant, un "mai 68 de droite" ? Oui, militant UMP en polo Ralph Lauren, va convaincre l'intérimaire, la caissière en horaires coupés et le metallo licencié qu'il faut paralyser le pays. Si en plus tu met en avant l'urgence du retour de Nicolas Sarkozy à la tête du pays, on a hâte de voir les résultats. Sans doute seront-ils émotionnels pour ne pas dire véhéments, et au fait, tu as une bonne mutuelle ?

Pour ça, les rodomontades grotesques des franges dextristes coupées de la réalité font ricaner. Jusqu'au moment il est vrai où on se souvient que celles ci n'hésiteront pas une seconde à s'allier à l'extrême-droite dans les prochaines municipales, lesquelles risquent d'être désastreuses pour des socialistes qui il est vrai font tout et surtout n'importe quoi afin de désespérer encore plus le populo.

En attendant, ayant quand même une petite pensée pour Jean-Eudes et Marie-Solange en train de s'agiter en tout sens. Et puis finalement, quand ils y repenseront plus tard, ce sera le seul moment de leurs vies de cons où ils se seront sentis un peu vivants, vous comprenez...

On a les Alain Krivine qu'on mérite, hein.